23 MAI 1945
Le sergent-major Edwin Austin réprima un rictus de pitié devant la forme pathétique recroquevillée sur la couchette, une couverture autour de son corps tremblant. La pitié n’était pas de mise avec cet homme maintenant inoffensif mais qui avait causé la mort de millions d’êtres humains dans le terrible conflit qui venait à peine de se terminer. Sa persécution des Juifs dans son propre pays et dans les territoires conquis avait horrifié le monde, et encore maintenant d’autres atrocités étaient mises en lumière. Se pouvait-il que cet individu falot, vêtu d’une chemise, de caleçons et de chaussettes sous la couverture de l’armée fût celui qui avait organisé une telle abomination ? Sans sa moustache, sans l’uniforme et l’arrogance des siens, avec ce menton fuyant et ce visage non rasé, difficile de croire qu’il était réellement celui qu’il prétendait. Lors de sa capture, l’Allemand portait un uniforme sans aucun insigne et avait un bandeau noir sur un œil. Il s’était tout d’abord affirmé membre de la Police secrète, mais après son interrogatoire il avait révélé une identité différente – et beaucoup plus sinistre.
Le bandeau enlevé et avec une paire de lunettes cerclées, la ressemblance était frappante, malgré son affabilité servile.
Le colonel Murphy, chef du renseignement à l’état-major de Montgomery, avait accepté l’identité avouée par l’Allemand. Pourquoi donc un simple sergent-major l’aurait-il mise en doute ? Ils avaient insisté pour que le prisonnier soit surveillé à tout moment, preuve de l’importance qu’ils lui accordaient. Le sergent avait déjà perdu un prisonnier qui avait croqué la capsule de cyanure dissimulée entre ses dents. Cette fois, il ne commettrait pas semblable négligence.
Par l’entremise de l’interprète, le sergent l’informa que la couchette serait son lit et qu’il devait se dévêtir et s’allonger. Le prisonnier protesta un peu, mais se résigna vite devant la résolution de l’Anglais. Otant la couverture de ses épaules, il commença à retirer ses caleçons.
A ce moment précis arriva le colonel Murphy, en compagnie d’un autre militaire qu’il présenta comme le capitaine Wells, du service de santé.
Le sergent savait ce qui allait se passer. La veille, ils avaient découvert une minuscule fiole dans la doublure de la veste du prisonnier, et ils ne voulaient prendre aucun risque avec un détenu de cette importance.
Ils le fouillèrent avec méthode, de la chevelure à la toison pubienne, sondant l’anus et écartant les orteils. Ils ne trouvèrent rien mais il restait encore un endroit à vérifier, le plus évident. Le médecin lui ordonna d’ouvrir la bouche.
Le capitaine Wells repéra aussitôt la capsule noire coincée dans un espace entre deux dents, du côté droit de sa mâchoire inférieure. Avec une exclamation de surprise il introduisit ses doigts dans la bouche du prisonnier, mais celui-ci fut plus rapide. Il détourna la tête et mordit.
Le colonel Murphy et le sergent-major bondirent sur l’Allemand et le plaquèrent au sol, tandis que le médecin l’étranglait pour le forcer à cracher. Mais il était trop tard. La capsule s’était brisée et le poison se diffusait déjà dans le corps de sa victime. La mort était inévitable, pourtant ils ne cessèrent pas leurs efforts.
Le colonel Murphy ordonna au sergent d’aller chercher une aiguille, et ce dernier y perdit plusieurs minutes précieuses. Le médecin pressait toujours la gorge du prisonnier, déjà secoué par les spasmes de l’agonie. Enfin le sergent réapparut. Pendant qu’il ouvrait de force la bouche du prisonnier, le colonel déroula la langue et la transperça de l’aiguille. Ainsi il put empêcher l’asphyxie. Durant quinze minutes ils essayèrent des émétiques, une pompe stomacale et toutes les méthodes de respiration artificielle. Ils ne réussirent qu’à ralentir l’effet habituellement fulgurant du cyanure.
Un dernier frisson parcourut l’Allemand et une grimace affreuse déforma ses traits. Son corps se détendit d’un coup.
Deux jours plus tard, le sergent-major Austin enveloppa son cadavre dans des couvertures de l’armée, puis dans une toile de camouflage qu’il ficela à l’aide de fil téléphonique. Il enterra le corps dans une tombe non signalée près de Lüneburg. Le lieu de sépulture du Reichsführer Heinrich Himmler ne fut jamais enregistré.